Mon voyage à Cordoba : chez Blacho

 

Mais ce dimanche, il arrive quelque chose de différent. Le père Javier, jésuite et théologien de la libération qui appuie la CDP depuis ses débuts, arrive alors que je suis en train de travailler avec Bladimir et me demande si j'aurai fini une vidéo pour midi. Il part cette après-midi même et aimerait bien l'amener pour la montrer à un évènement auquel il va participer. Je travaille avec Bladimir sur son petit film depuis environ un mois, mais elle n'est pas prête. Il ne maîtrise pas encore l'ordinateur, alors nous avançons à pas d'escargot, tandis que je tente de lui faire comprendre ce qu'est une fenêtre, un click, un dossier et qu'il apprend à utiliser la souris et le clavier. Nous décidons quand même de tenter le coup et nous travaillons d'arrache pied. 

 

Blacho doit partir vers midi aussi. Il va à Mulatos, où il habite dans une minuscule cabane, avec sa sœur, son beau-frère et sa nièce. Après un week-end passé devant l'écran d'ordinateur, il repart pour une semaine de travail dans ce qu'en Suisse on considérerait comme une jungle – mais qui est simplement le lieu où il sème cacao, riz haricots et maïs –. 

 

Lédis, sa sœur cadette, arrive alors que je suis en train de lui montrer comment ajouter le titre du film et les crédits. Elle vient juste dire bonjour, discuter, passer le temps.

Elle vient juste dire bonjour, discuter, passer le temps.  Nous sommes devenues amies après avoir préparé une danse ensemble et monté une équipe de football féminin, malgré les réticences masculines. Après elle, arrive Walber, toujours habillé pareil et souriant. Il vient me proposer de venir à Cordoba avec lui. Il part avec Bladimir et sa famille à midi.

 

C'est une occasion que je ne peux pas rater. Mon séjour à la CDP touche à sa fin et ces hameaux lointains sont les seuls que je n'ai pas encore visités. Lédis veut venir avec moi. Nous finissons alors de monter le film et lançons l'exportation, pendant que je me douche et prépare mes affaires. On commence à me presser. Il est 13h00 et le voyage jusqu'à Mulatos, la première étape du voyage, est très long et fatiguant. Je prépare mon sac qu'on m'oblige à déballer plusieurs fois pour le rendre moins encombrant et moins lourd. Je ne prends que l'essentiel.

 

L'exportation du film n'est pas finie, mais nous devons partir. Il est 14h00. Si tout va bien, nous arriverons à 18h00 à Mulatos et il fera nuit. Nous partons et laissons l'ordinateur finir le travail tout seul. Je n'ai pas de mule et malgré les propositions de Bladimir et de son père, je décide de prendre la route à pied. 

 

Lui dort dans un hamac qui traverse la chambre. Avant de dormir, nous discutons un peu. Lédis se moque de ma peur des souris et Bladimir nous fait rigoler avec ses jeux de mots et ses blagues, toujours efficaces. Il pourrait faire un one man show. Son humour est grinçant. Voilà une des blagues dont je me souviens :

 

Face à une foule impatiente, un homme politique (colombien) fait un discours pour se faire élire aux prochaines élections présidentielles. La foule attend ses promesses, et lui sur l'estrade s'exclame : « Si vous m'élisez l'année prochaine, je vous promets que les riches ne vont manger que de la merde ! »  La foule l'acclame excitée. Mais quelqu'un lève la main et demande à poser une question. La foule se tait et le politicien donne la parole à l'homme qui demande : « Et les pauvres ? » Le politicien réfléchit un peu et s'exclame, du même ton triomphant : « Rien !». 

 

La discussion prend parfois un tour moins drôle. Nous parlons de la Palestine, qui en ce moment même se fait bombarder par Israël. Lédis ne connaît ni l'un ni l'autre pays, mais Blacho en sait un rayon, lui. 

 

On parle de la Shoa et de la situation actuelle. Blacho compare la situation de la CDP à  celle de la Palestine et conclut notre discussion de cette façon : 

« C'est pour ça que nous ne devons pas baser notre lutte sur la haine. Nous devons construire sur ce qu'ils ont détruit. Mais pas en détruisant ailleurs. Et c'est aussi pour ça que nous devons nous souvenir. » 

 

Nous nous endormons sur ces paroles et je me dis que penser la mémoire des communautés les plus agressés et fragilisés par la violence, est certes très important. Mais il faut encore réussir à vivre cette mémoire, non pas de manière destructrice, mais bien en construisant l'avenir, un avenir meilleur. A la CDP, on est encore très loin de ce futur heureux. Jesús Emilio dirait même que la guerre est perdue d'avance, qu'il n'y a aucun espoir. Mais c'est exactement là ou le travail de la terre, la décision de ne pas se déplacer et la lutte pacifique prennent tout leur sens. La CDP, comme beaucoup de communautés pacifiques en Palestine et d'opposants à la guerre en Israël, reste et construit sur les  mares de sang, parce qu'elle sait que l'espoir d'un futur radieux est bien souvent ce qui nous empêche de construire ce futur ici et maintenant. Parce qu'elle ne résiste pas pour gagner, parce que résister n'est pas une option, mais une obligation envers les morts, envers les vivants, envers le passé, le présent et le futur. 

 

Je m'endors sur ces pensés, excitée à l'idée de mon voyage du lendemain. Nous nous dirigeons vers les terres inconnues de Cordoba. 

Il est six heures du matin. Je suis lentement réveillée par le chant des coqs,  je m'étire dans mon hamac suspendu dans mon coin à coucher de la maison des « internationaux » à San Josesito de la Dignidad, Communauté de Paix de San José Apartadó. C'est dimanche. Aujourd'hui, les enfants n'ont pas l'école et Mariela, la prof dort toujours dans sa chambre. Ils n'arriveront que vers 7h00, chargés d'une casserole remplie de « buñuelos » ou d' « empanadas » à vendre pour 200 ou 500 pesos. 

 

Je m'attends à un dimanche banal. Je vais attendre que Bladimir arrive pour travailler sur sa vidéo, ou jouer de la guitare ; que les enfants viennent me demander d'ouvrir la bibliothèque ou de jouer. Vers 17 heures, Ledis viendra m'appeler pour que j'aille à l'entraînement de football. Ensuite, je vais préparer quelque chose à manger et passerai ma soirée à jouer au domino ou à faire un marathon de films d'horreur avec les jeunes. Peut-être qu'ils auront même envie de recommencer à apprendre une danse pour la fête des mères.

Depuis que Ramón, mon père, s'est fait éjecter par une mule en décembre, je garde mes distances avec ces bêtes.

 

La route est longue et fatigante, mais on complimente mon rythme. Personne ne s'attend à me voir marcher vite, mais je dépasse, à la montée, toutes les mules. En réalité je suis épuisée et je transpire comme une lavette, je suis rouge comme une tomate, mais je fais semblant de tenir le coup. Je n'ai pas envie d'être un boulet pendant ce voyage et la première chose à faire, c'est d'essayer de ne pas les ralentir. 

 

Nous arrivons à Mulatos à la nuit tombée. La dernière heure, je marche sans lampe, dans la nuit la plus totale. Il y a quelque chose de captivant dans cette marche nocturne. On n'entend que les bruits caractéristiques de la jungle et les souffles lourds des mules et de leurs sabots de plus en plus pesants sur les chemins sinueux. 

 

Nous sommes tellement exténués que nous dormons sans même nous doucher, sur quelques planches qui servent de lit aux invités de Bladimir et de sa sœur.

« C'est pour ça que nous ne devons pas baser notre lutte sur la haine. Nous devons construire sur ce qu'ils ont détruit. Mais pas en détruisant ailleurs. Et c'est aussi pour ça que nous devons nous souvenir. » 

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