• Nicolas Veuthey

Musique paysanne à Matituy


A toute heure du jour et souvent jusque tard dans la nuit, les rues de Matituy et des communautés environnantes résonnent de rythmes variés : vallenato et cumbia pour se réveiller au soleil ; bachata pour faire soupirer les jeunes filles ; despecho quand il faut oublier qu’elle est partie et siffler l’aguardiente dans la cantina mais aussi musique religieuse aux flûtes andines chantée par le clocher de l’Église. Plus discrets, le reggaeton et le rock se fraient tout de même un chemin dans les rues poussiéreuses.


Et puis il y a cette musique plus rare, que l’on entend parfois dans le bus et toujours dans les fêtes. Une musique de cordes où le requinto, petite guitare utilisée du Mexique à l’Équateur, est roi dansant sur le rythme du guïro et où les voix entremêlées, perchées dans les hauteurs, racontent de candides histoires d’amours perdus, retrouvés, éternels ou fragiles qui font rire ou pleurer. C’est la plus triste des musiques joyeuses, la salsa nariñense, le son sureño qui berce l’existence de ces paysans et paysannes dès le couffin et ne s’écoute nulle part ailleurs que dans ces reliefs andins de Nariño.

Entre les villages de Tunja Grande et de Matituy, la région compte de nombreux groupes formés de musiciens autodidactes qui font vivre cette musique dans les fêtes paysannes, les comparsas (défilés) de carnavals, les concours musicaux. Au sein de leur répertoire, la musique de cordes côtoie des genres plus populaires au niveau national : cumbia, merengue, musique romantique, rock.


Porté par la vision d’espaces culturels décloisonnés, le projet de bibliothèques-maisons communautaires entend bien faire la part belle à cette composante essentielle de la vie artistique locale. Chaque lieu est ainsi doté d’instruments musicaux : guitares, basses, guïros, congas, timbales, claviers, batteries… L’idée est d’offrir des lieux de répétitions communautaires afin de permettre à de nouveaux groupes d’émerger qui viendront enrichir la scène musicale de la région.

Dans la vereda (hameau) de Quebrada Honda, qui constitue un vivier de musiciens reconnus, la bibliothèque « Gotitas de Paz » a fait office d’expérience pionnière. C’est là que depuis plusieurs années, des enfants et adolescents ont pu profiter d’instruments de musique ainsi que de la présence de professeurs payés par la mairie, dans le but d’offrir des alternatives à la délinquance juvénile dans cette vereda classée en zone rouge. Aujourd’hui, le « Grupo Escala », né dans la bibliothèque et intégrant sept jeunes entre 10 et 15 ans, propose des reprises de cumbia et d’autres genres musicaux lors des fêtes locales.


Sur les traces de Quebrada Honda, le projet actuel prétend reproduire l’expérience dans chaque maison communautaire intégrant le réseau de lecture de La Florida. Si la dotation instrumentale existe déjà, il reste encore à convaincre la Maison de la Culture de la Mairie de La Florida d’engager des profs de musique, si possible musiciens de la région. La culture n’étant semble-t-il pas la priorité d’une municipalité qui s’est vue amputée de la plus grande partie de son budget pour être située en zone de risque volcanique, la tâche s’annonce ardue.

En attendant, et c’est peut-être à la fois l'infortune et l’opportunité offerte par ces zones précaires où L’État n’assume pas la mission qu’on lui donne sous d’autres latitudes, on s’organise comme on peut, entre nous, offrant des cours de guitares gratuits avec des jeunes musiciens du coin. De petits projets émergent, comme ce groupe suisso-nariñense qui monte des reprises de rock pour les fêtes culturelles de Matituy ou ce duo de gamins de Quebrada Honda qui va tenter sa chance au concours de musique paysanne des mêmes fêtes. Les choses se mettent en place à leur rythme, à la faveur de la passion partagée pour la musique qui continuera toujours à rythmer la vie quotidienne des ces communautés, débordant les maisons pour peupler les chemins terreux de mélodies. Cet amour de la musique sera, on en est sûrs, le dernier à rendre les armes dans la guerre effrénée pour la dépossession culturelle des campagnes colombiennes.

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