• Teresa Muñoz-Acosta

De retour en Suisse

Fin mars, Teresa, notre directrice, est rentrée en Suisse après 6 mois de séjour en Colombie. Elle est revenue chargée de bonnes nouvelles sur l’avancement de notre projet à Nariño, mais aussi pleine d’énergie et plus engagée que jamais, puisqu’elle a eu la chance de connaître et de partager le quotidien des personnes que nous soutenons sur le terrain, et de tisser avec elle des liens durables.

Six mois sont passés trop vite…Tellement des choses à faire en si peu de temps !

Ces six mois de séjour sur le terrain ont été inoubliables et riches en expériences de toutes sortes : au niveau du projet, au niveau personnel, au niveau humain et spirituel. J’ai pu expérimenter l’échange de savoirs que nous promouvons dans l’association. Nous partageons notre savoir-faire avec les bénéficiaires et eux à leur tour nous apprennent à vivre autrement, simplement, à nous adapter et à ouvrir nos esprits pour élargir nos points de vue. J’ai profité de chaque jour, de chaque moment pour tisser de liens.

Une fois que Nicolas et Cristina m’ont mis au courant de la dynamique et des avancées du projet, mon travail a été principalement de renforcer les équipes bibliothécaires avec des formations « théoriques » accompagnées de travail pratique en bibliothèque.


Grâce à ces formations, ils apprennent à « ouvrir la bibliothèque », c’est-à-dire à accueillir toutes sortes de publics ; à faire le pont entre les usagers et le matériel mis à disposition (livres, jeux, jouets, instruments de musique) ; à gérer la circulation des livres et l’utilisation de jeux ; à être des gardiens des lieux et du matériel ; à promouvoir la lecture et les activités culturelles ; à créer des liens entre les personnes qui permettent le développement des projets communautaires.


Ceci implique bien sûr qu’ils doivent aussi apprendre à être organisés et rigoureux, à travailler en équipe, à communiquer et à gérer les conflits ou les désaccords. Les gens qui s’engagent auprès des équipes de bibliothèque sont conscients de la responsabilité de leur rôle malgré leur statut bénévole. Ils s’engagent à accomplir leur travail de façon compétente.

Ce travail de formation et d’accompagnement comporte des défis pour l’équipe de l’association, qu’il faut relever au quotidien : il faut en effet former des gens que n’ont pas l’habitude de lire et qui n’ont reçu, dans les meilleurs des cas, qu’une éducation basique, afin qu’ils puissent promouvoir la lecture et devenir bibliothécaires. Nous devons aussi motiver les gens pour travailler bénévolement et leur donner envie de développer des projets pour la communauté.


Si nous arrivons à motiver les gens, à les former, à les convaincre qu’ils sont les acteurs de leur avenir, c’est grâce au temps consacré à créer des liens.


A travers les formations et l’accompagnement, nous avons réussi à donner un sens social au travail des bibliothécaires, à le faire reconnaître comme un service au public dont la rémunération vient du respect et de la reconnaissance de la communauté. A niveau individuel, ces formations développent l’estime de soi et les compétences de chacun, qui sont ensuite enrichies et développées dans le travail en équipe.

Utopie ? Peut-être…Nous faisons le pari que ces espaces peuvent exister grâce à l’engagement bénévole des habitant.e.s, dans un contexte rural où les paysan.e.s n’arrivent pas à gagner assez pour vivre dignement malgré leur dure labeur.


A Genève, les ludothèques ont fonctionné pendant plus de 20 ans avec des bénévoles, dans un contexte prospère où le temps libre abondait. Aujourd’hui, dans un contexte plus difficile, les bénévoles se font plus rares et les ludothèques, pour ne pas disparaître, salarient leurs employés.


A La Florida, les bibliothèques communautaires prêtent un service public avec des bénévoles formés, dans un contexte économique précaire où chaque centime compte, quel que soit le travail rémunéré, pour arriver à la fin du mois. Utopie ? Pour que nous puissions garantir la pérennité de ces bibliothèques, nous devons faire de cette utopie une réalité.


Il reste la question : et où est l’Etat dans tout ça ? Pour l’instant, on ne le voit pas. Tous les engagements acquis par le Maire auprès des habitants de La Florida sont restés lettre morte. La reprise par l’Etat des bibliothèques créées peut sembler l’aboutissement logique de ce processus, et le seul moyen permettant de garantir la pérennité de leurs activités. Malheureusement, la corruption et le clientélisme omniprésents représentent au contraire une menace pour ces magnifiques dynamiques communautaires que nous avons vues naître.


Ainsi, nous poursuivons nos efforts, qui sont peut-être utopiques, mais aussi plus justes, puisqu’ils visent à renforcer le pouvoir d’agir des personnes que nous accompagnons. Grâce à leurs efforts, des aides étatiques ponctuelles et provisoires permettent de financer quelques cours de musique par ci, quelques cours de peinture et de bricolage par là… nous ne perdons donc pas espoir, mais nous savons que seul des dynamiques communautaires fortes peuvent garantir la continuité et la durabilité des bibliothèques rurales et de leurs activités.

Lors de mon séjour, j’ai aussi eu l’opportunité de participer aux ateliers délivrés par le Réseau des Gardiens des semences et au travail de champs sur la parcelle expérimentale. Celle-ci permet à un groupe de paysans et des paysannes de pratiquer les connaissances acquises lors de ces ateliers. Tous les mercredis, Nicolas nous faisait sortir du lit à 6h du matin. Avec nos bottes et nos habits de travail, nous buvions vite un café pour nous rendre au boulot ! A l’ordre du jour : désherber, tailler, semer, planter, arroser, préparer des engrais, des insecticides naturels, etc.

Ce travail porte peu à peu des fruits : il contribue à changer la mentalité de paysan.e.s et leurs habitudes. Pour des paysan.e.s habitués à utiliser des produits chimiques dans leurs cultures, il n’est pas évident d’adopter des techniques agro-écologiques et respectueuses de l’environnement. Pourtant aujourd’hui, trois groupes de paysan.e.s se sont lancés dans la culture de tomates sans produits chimiques, sous la supervision de Nicolas et des experts du Réseau des Gardiens de semences.

Cet élan nouveau nous pousse à envisager une suite pour cette formation en agroécologie, qui aborderait aussi la question de la commercialisation, maillon essentiel de la chaîne de production. Si les paysan.e.s peuvent commercialiser des produits organiques, cette production saine aura encore plus de sens et d’intérêt, puisqu’elle générera des alternatives rentables et des emplois en milieu rural.

J’ai aussi eu la chance de participer à la naissance de Matecaña Estero 96.5, la radio communautaire à Matituy, et de voir la joie des gens et l’effet positif de ce nouvel outil de communication dans leurs vies quotidiennes. Sous la direction de Santiago Gomez, le chauffeur de la « chiva », et grâce à sa grande motivation, la radio informe, communique et divertit les deux corregimientos de Tunja Grande et de Matituy. Elle est écoutée jusqu’à la ville de Pasto et l’aéroport de Chachagüi, à plusieurs kilomètres de Matituy.

Avec Cristina, nous avons lancé l’émission Radio Guagua, où les enfants et les jeunes présentent et lisent des histoires, des comptines, des chansons, donnent des informations concernant les bibliothèques, entre autres. Actuellement, Efrén et Rosario, deux bibliothécaires de Matituy, ont pris la relève et se chargent de réaliser et coordonner ce programme avec les enfants, tous les samedis de 16h à 17h. Je ne m’attarderais pas davantage sur les détails de ce projet, qui fera bientôt l’objet d’un autre article.

Enfin, j’ai participé à l’inauguration de l’école de foot Real Tunja. Lancée par des mères et des pères de famille, celle-ci permet à 30 enfants et jeunes de Quebrada Honda et ses alentours de suivre des entraînements de foot deux fois par semaine. Délivrés par deux entraîneurs semi-professionnels, les entraînements permettent aux enfants et jeunes d’apprendre non seulement des techniques sportives, mais aussi une discipline et des valeurs telles que le respect, la responsabilité, la camaraderie ainsi que la bonne utilisation du temps libre. Et je suis très fière, car Lectures Partagées a soutenu cette initiative des parents. A l’occasion de l’inauguration, j’ai « lancé la balle » aux fonctionnaires étatiques présents, afin qu’ils soient conscients de l’importance de soutenir ce genre d’initiatives locales, pour qu’ils prennent la relève et qu’ils se rendent compte de l’impact de notre présence dans la région.

Ces six mois ont marqué ma vie à jamais et m’ont confirmé que notre association fait un travail remarquable (je le dis sans modestie). Ce n’est pas un travail parfait, mais il est fait de manière responsable et respectueuse. Il est le résultat des efforts de toute l’équipe, qui rêve d’un monde meilleur et s’engage à y contribuer avec ses tripes et surtout avec du cœur.

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