• Cristina Muñoz

Première année de La Tulpa


Depuis début 2018, nous accompagnons 57 familles paysannes de Nariño dans leur transition vers la production d’aliments agroécologiques, sans produits chimiques et respectueuse de l’environnement. Ceci, en valorisant les connaissances paysannes ancestrales tout en tirant parti des progrès technologiques récents en agroécologie.


Ces familles se sont unies autour de La Tulpa, une association paysanne créée dans le cadre du projet. Celle-ci cultive et vend des fruits et légumes biologiques localement et à des prix justes. Il s’agit d’une nouvelle manière d’organiser la production, basée sur le travail collectif, la recherche d’accords et de consensus entre les différentes familles paysannes. Ainsi, elles décident ensemble quels produits cultiver et à quelle période de l’année, afin de proposer une offre équilibrée aux habitantes et habitants de la ville ; elles cherchent à garantir le meilleur prix aux consommatrices et consommateurs, mais également une rémunération des paysannes et paysans en accord avec les coûts de production.


Ce projet est novateur, car il tente de répondre aux difficultés des paysan·ne·s colombien·ne·s : il propose la vente de produits à un prix juste et la transition à l’agroécologie, dans un contexte où les décideurs politiques et l’économie favorisent la production industrielle au détriment des petites exploitations familiales. Il s’agit également d’un projet ambitieux, puisqu’il prévoit de créer un circuit complet, de la production à la commercialisation, totalement autonome, dans une ville de taille réduite et avec des consommateurs et consommatrices habitué·e·s à des prix extrêmement bas.


Cette première année de projet nous a confronté à plusieurs difficultés, qui ont permis à La Tulpa et à Lectures Partagées de tirer des leçons et d’acquérir l’expérience nécessaire pour répondre aux défis qui continueront à se poser à la Tulpa.


Les premières difficultés rencontrées ont été d’ordre logistique. En effet, nous n’avions pas beaucoup d’expérience dans le domaine de la vente et n’avions pas prévu suffisamment de personnes pour assurer le transport des produits jusqu’à l’entrepôt, l’assemblage de paniers, la facturation et le suivi des commandes.

Les premiers mois nous avons fonctionné avec une équipe très réduite et, en attendant de trouver un local dans la ville de Pasto, nous avons passé des nuits à assembler des paniers dans le salon de Francisco, le chargé de logistique à l’époque. Grâce à son dévouement pour le projet, La Tulpa a commencé son activité commerciale et a pu se positionner petit à petit dans la ville de Pasto.


Vous vous demandez peut-être pourquoi commencer, alors que nous n’avions même pas trouvé un local. C’était en effet risqué et compliqué. Mais les producteurs avaient beaucoup d’attentes sur l’aspect commercial du projet et il était important pour nous et pour l’équipe de commercialisation de La Tulpa de leur montrer les possibilités, mais aussi de commencer à tester les alternatives dans la ville de Pasto. C’était également un moyen de se lancer et de commencer à apprendre sur le tas toutes les astuces, démarches nécessaires, possibles problèmes et stratégies à adopter.


C’est ainsi que nous avons commencé la distribution de paniers, d’abord sur des points de distribution, puis deux points de vente. Nicolas et moi-même, chargés de mission, avons assumé avec Francisco les tâches de vente, transport et logistique durant les 4 premiers mois. Cela nous a permis par la suite de former une équipe compétente et mieux organisée, et surtout de leur éviter certaines erreurs que nous avions nous mêmes commises.


En plus des deux points de vente, nous avons commencé à proposer de la tomate en gros aux restaurants pour écouler la production. Nous avons arpenté la ville avec des flyers et des sacs avec des échantillons, vendu de la tomate au kilo dans la rue. Nous avons créé une page Facebook, puis créé des prospectus de présentation de la tomate. En quelques mois, nous avions réussi à convaincre quelques six restaurants de la ville de nous acheter des caisses de tomate chaque semaine.


C’est alors que les difficultés productives ont commencé. Heureusement, à ce moment, nous avions déjà trouvé un local et l’équipe de commercialisation était renforcée par Billy et Doralia, deux producteurs qui nous ont permis de souffler un peu après ces quelques mois de frénésie. Les point de ventes étaient de plus en plus connus et fréquentés, les stratégies de sensibilisation (Facebook et organisation/participation à des événements) faisaient de La Tulpa une organisation reconnue et certains clients devenaient fidèles aux marchés. La vente de paniers commençait petit à petit à augmenter également et la tomate était écoulée dans les restaurants.


Mais la transition à l’agroécologie est un chemin semé d’embûches. La production de la tomate, produit phare de La Tulpa, a commencé à poser de grandes difficultés. Les producteurs perdaient leur récolte en quelques jours, suite à l’attaque fulgurante de ravageurs. Malgré un travail intense et rigoureux, sans pesticides et avec des engrais biologiques, la productivité avait tendance à décliner.


Les producteurs, pourtant très dévoués à La Tulpa, motivés par ce projet et convaincus de sa nécessité, étaient découragés et accablés par des mois de travail perdus. Fort heureusement, nous avons réussi à les motiver et avons ensemble commencé à réfléchir autrement au travail de la terre. Il est depuis devenu évident, que même en bio, il est essentiel de travailler avec le sol, pour sa récupération, de manière intensive. Suite à des recherches et à l’expérimentation sur le terrain prévu à cet effet, mais aussi à l’acharnement de Billy et Doralia qui se sont positionnés comme les pionniers dans ce domaine, La Tulpa a acquis une expérience précieuse pour la suite de son histoire.


Les producteurs, mais aussi les personnes chargées des visites sur le terrain, comprennent actuellement qu’il est nécessaire de changer de paradigme. Ce n’est pas parce que l’on se passe de produits de synthèse que l’on peut continuer à penser l’agriculture comme une histoire d’intrants agricoles. Il faut avant tout soigner et nourrir les sols, diversifier les cultures, permettre à la nature de retrouver un équilibre. Ce changement se produit lentement, parcelle par parcelle, mais petit à petit les producteurs de La Tulpa prennent confiance dans leur démarche et voient les résultats. Ce travail d’expérimentation est continu et essentiel pour le futur de la paysannerie : arrêt du travail du sol, paillage généralisé et utilisation de couverts végétaux.


La Tulpa a aujourd’hui encore beaucoup de défis à relever : les ventes doivent au minimum doubler pour lui permettre d’être autonome économiquement ; l’importance de l’agriculture locale et des prix justes pour les paysans est encore un sujet qui doit se positionner de manière plus générale dans la ville de Pasto ; les producteurs qui composent la Tulpa doivent encore mieux s’organiser pour garantir à leur association une viabilité sur le long terme ; la logistique doit être toujours perfectionnée.


Ce projet, encore jeune, n’est que le début d’un long processus. Cependant, il est évident aujourd’hui qu’il vaut la peine de continuer à le soutenir. La Tulpa a un long avenir devant elle, puisqu’elle répond aux besoins des paysannes et paysans qui la forment. Il est essentiel de continuer à soutenir cette initiative, pour lui permettre dans un avenir prochain de fonctionner de manière autonome et de démontrer qu’il est possible de proposer des alternatives locales à la manière dont fonctionne l’agriculture aujourd’hui.


Cristina Muñoz

Chargée de mission

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