• Valeria Baez

Ma vie à La Tulpa


Chaque matin, lorsque je me lève pour me rendre à La Tulpa, la première chose que je fais avant de me pencher par la fenêtre est de m’amuser à deviner si les nuages blancs du matin couvrent ou non le puissant volcan Galeras ou Urcunina (montagne de feu en quechua). Au fond de moi, j’ai un peu peur qu’avec le temps, en regardant dehors, je constate que la «ruana» (tissu de laine) verte de la haute forêt andine qui recouvre le Galeras Taita (père en quechua) disparaisse de plus en plus. Jusqu’à ce qu’un jour, en regardant dehors, je le voie nu, aride, déboisé. En regardant le volcan, j’essaie de comprendre ce qui nous conduit à détruire le lieu où nous vivons, à être incapables de vivre en harmonie avec les autres êtres vivants. Ensuite, je me dirige vers La Tulpa, une chaleureuse petite maison couleur forêt au centre de cette ville volcanique, qui accueille des personnes qui croient en un rêve appelé La Tulpa, Familias Nariñenses en Agricultura Orgánica.

Je m’appelle Valeria, j’étudie l’ingénierie environnementale et je suis stagiaire dans cette association depuis 4 mois maintenant. C’est dans ce lieu fertile, plein de personnes-semences, que je passe mes journées à m’enrichir de connaissances ancestrales, de sentiments collectifs et d’expériences agroécologiques autour de la production d’aliments qui guérissent, non seulement le corps, mais aussi l’esprit.

Connaître de près d’autres façons de produire et voir que nous pouvons exister et recevoir de la nature ce dont nous avons besoin, sans détruire l’habitat dans lequel vivent de nombreux autres êtres vivants, est une expérience incroyable pour moi. La Tulpa m’a donné l’occasion précieuse de rencontrer des paysan·nes qui pratiquent ce mode de vie et matérialisent ce rêve de vivre en harmonie avec la Terre mère. C’est le cas de la forêt comestible de Segundo Sapuyes, à Consacá, où l’on trouve à chaque pas un insecte différent. En arrivant aux limites de sa ferme, on découvre le fleuve cristallin Cariaco entouré de manguiers, de bananiers, de tomates, de citronniers et de caféiers, parmi de nombreux autres arbres indigènes qui protègent une grande biodiversité.


Un autre de mes endroits préférés est la ferme «Pan y Queso» située dans la municipalité de Chapacual de Yacuanquer, un endroit magique où vit une lignée de femmes puissantes : Maritza et sa mère Fanny, sa tante, sa sœur, ses deux neveux et son grand-père. À l’entrée de leur ferme, la première chose que l’on voit, c’est une grande peinture murale en hommage à «Mama Yaku» (mère eau en quechua).


Ensuite, un petit magasin où la famille vend les aliments biologiques qu’elle récolte avec d’autres familles de Chapacual. Ces femmes sont convaincues que l’offre d’aliments sains doit d’abord répondre aux besoins de leur communauté, puis être étendue au monde extérieur. Elles croient fermement que la souveraineté alimentaire commence dans leur cuisine.


Elles vivent ainsi à côté de ce qu’elles appellent un «Chagra Revuelta» ou jardin potager biodiversifié où se trouve un arbre (Musacea) que leurs neveux appellent la petite maison des crapauds, parce que ces derniers se réfugient dans son tronc toutes les nuits. Dans le jardin, une poignée de poules créoles se nourrissent de citrouilles et de carottes produites dans la ferme, ainsi qu’une belle fontaine d’eau.

Je ne veux pas non plus oublier Don Silvio España et sa compagne Sandra avec leur ferme «Las Palmas» située dans le village de Robles, dans la municipalité de La Florida. Cette famille est passionnée par les animaux et travaille chaque jour à la conservation de leur forêt, où elle produit la «Piña perolera», une espèce qui n’est presque plus cultivée, l’espèce étrangère «Piña oro miel» ayant envahi le marché. Malgré cela, cette famille lutte pour préserver une tradition maintenue depuis de nombreuses années sur leur territoire. Dans leur forêt, la famille a aussi des goyaves, des oranges, des guavas, des cédrats, des bananes et des avocats. On y trouve une grande variété de reptiles, d’oiseaux, de mammifères, et même quelques nids de guêpes que le couple refuse d’enlever.


Conscient que leur maison abrite également de nombreux autres êtres vivants, le couple est incapable de nuire aux guêpes en détruisant leurs nids ou en les aspergeant d’insecticides (une pratique habituelle dans ces territoires). Cependant, tout n’est pas rose : avec les usines de canne à sucre qui ont envahi toute la région à la recherche de terres, détruisant les forêts pour y établir des monocultures, Don Silvio et Sandra sont confronté·es à un problème constant. En effet, plusieurs paysan·nes ont dû abandonner la culture d’autres produits et vendre leurs exploitations. Malgré cela, Don Silvio et sa famille résistent, avec le soutien de La Tulpa, et continuent à contribuer à la conservation de la vie dans cette région.

C’est ainsi que La Tulpa me donne de l’espoir, elle me permet de confirmer qu’en fin de compte, il est possible de nous guérir et de guérir les dommages que nous faisons à la terre, en conservant et promouvant des écosystèmes où toutes les formes de vie peuvent trouver leur place. En plantant ces aliments sains, nous nous formons à l’art de la coexistence, ce qui est le moyen de communiquer avec la nature, de l’écouter et de suivre son exemple. De la même manière qu’elle crée une forêt, nous devons nous fixer pour tâche de construire des systèmes collectifs, solidaires et complexes qui, comme la nature, sont fondés sur la coopération et non sur la compétitivité. C’est le chemin que La Tulpa a décidé de construire et je me sens reconnaissante et fière de marcher à ses côtés.


Valeria Baez

Stagiaire à La Tulpa



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